Auteur de plusieurs ouvrages dont le plus célèbre « RÉPUBLIQUE À VENDRE », qui dépeint les enjeux de la corruption et de la gouvernance dans le pays, Isaac Tedambe est une figure clé de la littérature tchadienne. Son nouveau livre intitulé « L’ENFER DES AUTRES C’EST NOTRE ENFER », promet d’explorer davantage les défis auxquels fait face la société tchadienne. Avec lui, nous avons évoqué plusieurs sujets liés entre autres à son parcours et de quelques maux qui minent le Tchad.
Le romancier répond à nos questions.
Hamama Média : Qui est Isaac Tedambé ?
Isaac Tedambé : Je suis écrivain, originaire de Ganli, dans le sud du Tchad. Après mon enfance au Nigeria, j’ai fait mes études primaires à Guider, puis secondaires à Kaélé, Maroua et Garoua, au nord du Cameroun. J’ai obtenu un DESP II et un Bac+5 en économie à Brazzaville, au Congo, en 1991.
H.M : Comment avez-vous débuté dans la littérature tchadienne ?
I.T : La littérature est un moment de cœur. Si vous n’avez pas un moment de cœur, vous ne pouvez pas écrire. Il faut être choqué par une idée ou par ce qui vous entoure. Personnellement, j’ai été choqué par tout ce qui s’est passé au Tchad et en Afrique, notamment au Cameroun, où j’avais prédit que la situation allait éclater. Quand vous ressentez quelque chose, il faut l’écrire. Cela s’appelle la prévision pour l’anticipation, car je sentais que les gens étaient étouffés pour des raisons policières.
H.M : L’une de vos œuvres phares, c’est La République à vendre. D’où vous est venue cette inspiration ?
I.T : À l’origine, le titre était Une odeur de brebis, symbolisant quelque chose qui va brûler. J’ai finalement opté pour La République à vendre, car tous les pays d’Afrique ont des problèmes. J’ai commencé à écrire au Cameroun et j’ai soumis le manuscrit aux éditions Clé en 1981. Après plusieurs refus, il m’a fallu attendre 10 ans avant que L’Harmattan au Cameroun accepte de le publier. C’était une période difficile pour les écrivains et les artistes, ce qui m’a poussé à choisir un métier plus stable, celui d’expert-comptable.
H.M : Aujourd’hui, avec ce qui se passe au Tchad, pouvons-nous dire que votre ouvrage a été prophétique ?
I.T : Ce qui se passe au Tchad a ses bons et ses mauvais côtés. D’un côté, certaines villes sont électrifiées et reliées par des routes goudronnées, N’Djamena a de bons hôpitaux et il y a des efforts contre le vol de bétail. D’un autre côté, des régions comme le Mayo-Kebbi attendent toujours des infrastructures routières depuis l’indépendance. Chaque année, des promesses sont faites sans résultats concrets.
H.M : Vous avez également publié L’enfer c’est des autres, c’est notre enfer. De quoi parle l’ouvrage ?
I.T : Cet ouvrage aborde la question de la souffrance humaine à travers les religions. Bien que ces dernières soient censées diminuer la souffrance, elles semblent souvent l’accentuer. Toutes les religions, qu’il s’agisse de l’impérialisme, de l’animisme, du christianisme ou de l’islam, convergent vers le même idéal : réduire la souffrance humaine. L’écriture est fondamentale dans ce processus ; sans elle, nous sommes mal partis.
H.M : La jeunesse tchadienne se désintéresse de plus en plus de la littérature. Quel conseil lui donneriez-vous ?
I.T : Si la jeunesse se désintéresse de la littérature aujourd’hui, c’est parce qu’elle est attirée par d’autres formes de divertissement comme la télévision et les réseaux sociaux, qui ne nécessitent pas d’effort de lecture ou d’analyse. Regarder un film ne laisse pas la même empreinte qu’un livre, qui peut être relu et transmis aux générations futures. Même si tout le monde ne soutient pas la littérature, il existe toujours une partie de la population qui continue à lire.
H.M : Pour comprendre la littérature, il faut être initié à la littérature, et beaucoup de gens ne sont pas initiés. À partir de quand les gens s’y intéressent-ils réellement ?
I.T : Effectivement, l’initiation à la littérature commence souvent tard, généralement à partir de la terminale ou de la licence. Cependant, il est vrai que peu de personnes poursuivent des études en littérature. Prenons par exemple « La République à vendre » ; de nombreuses thèses et mémoires ont été soutenus sur ce livre, et même des pièces de théâtre ont été écrites à son sujet. Cela montre qu’en adaptant des œuvres littéraires en pièces de théâtre, on pourrait susciter davantage d’intérêt pour les livres.
H.M : Êtes-vous satisfait de votre bilan littéraire ?
I.T : Je ne suis jamais vraiment satisfait. J’ai constaté un phénomène : souvent, les femmes n’aiment pas les écrivains. Lorsque je me plonge dans l’écriture, je perds le contact avec ma femme, ce qui peut mener à des tensions, voire au divorce. Au lieu de s’intéresser à mon travail, beaucoup préfèrent se tourner vers d’autres activités. Prenons mon cas : ma femme n’a même pas lu un seul de mes livres. C’est pourquoi j’écris avant tout pour moi et pour mes enfants, afin de leur transmettre mes pensées et de laisser une trace de mon passage dans le temps.
H.M : Quel est votre mot de fin ?
I.T : Je tiens à remercier Hamama Média pour l’intérêt porté à mes œuvres. J’espère que vous continuerez à interroger d’autres écrivains pour recueillir leurs réflexions. C’est ainsi que les élèves et le public pourront être incités à acheter des livres, même si cela prendra du temps.
Interview réalisée par NODJIRÉ DJIMADJI
