Une dépendance matinale qui s’installe
Dans certains quartiers de N’Djamena, l’aube ne rime plus avec le chant du coq, mais avec les pas pressés des habitués de l’« argué », cet alcool traditionnel dont la popularité croissante révèle une réalité sociale préoccupante : une dépendance qui rythme la journée et menace l’avenir d’une frange de la population.
Longtemps perçu comme une boisson festive ou un simple passe-temps, l’argué est devenu une nécessité vitale pour de nombreux consommateurs. Dès 5 heures du matin, alors que la ville s’éveille à peine, des clients fidèles se pressent déjà devant les vendeuses ou distillatrices.
« Depuis 5h on est avec la maman, comme elle a préparé notre boisson préférée », confie un consommateur du quartier de Chagoua, illustrant la proximité et la régularité de cette pratique.
Quand l’alcool prend le pas sur le travail
Cette consommation précoce illustre la puissance de la dépendance. L’argué, dont la teneur en alcool est souvent mal contrôlée et parfois très élevée, entraîne une accoutumance physique et psychologique rapide.
La question se pose alors : à quel moment ces personnes travaillent-elles ? Pour beaucoup, la réponse est tragique : le travail est relégué, voire abandonné. Le besoin d’alcool éclipse toute autre responsabilité. « Nous sommes là depuis mais comme tu ne nous as pas donné le thé, on repart déjà », lance un autre client, utilisant le mot « thé » comme euphémisme pour désigner l’argué.
Cette dépendance engendre un cercle vicieux de désœuvrement et de précarité. Certains consommateurs renoncent à l’emploi stable, vivent aux dépens de leurs proches ou se contentent de petites activités sporadiques, uniquement pour financer leur prochaine dose. L’économie domestique s’effondre, et l’individu s’isole socialement et professionnellement.
Boisson inscrite dans le tissu social, l’argué se transforme, lorsqu’il est consommé de manière excessive, en une force destructrice : un véritable esclavage chimique moderne.
« L’avenir peut-il se construire devant l’alcool jusqu’au point d’être esclave ? » La question interpelle. L’addiction monopolise pensées, énergie et ressources financières, fermant la porte à l’éducation, à l’emploi stable et à la construction d’un foyer.
Certes, la vente d’argué permet à certaines femmes de subvenir à leurs besoins. Mais cette économie informelle ne doit pas occulter les dangers sanitaires et sociaux. La régulation de la production et de la distribution devient une nécessité.
Les autorités sanitaires et sociales de N’Djamena sont interpellées : il ne s’agit pas seulement d’une question de moralité ou de volonté individuelle, mais d’un problème de santé publique. Campagnes de sensibilisation, encadrement de la production et mise en place de centres de réhabilitation apparaissent comme des urgences pour briser les chaînes de l’argué et offrir à ces citoyens la possibilité de se réapproprier leur avenir.
