Le Tchad, pays riche en textes législatifs modernes, demeure pourtant l’un des plus mauvais élèves en matière d’application concrète de ces lois, notamment dans la gestion des conflits. Avant de rêver à un nouvel arsenal juridique, qu’il soit pastoral, agricole ou agro-pastoral, l’État doit avant tout poser un diagnostic lucide sur les réalités agro-pastorales actuelles. Le système hérité du Moyen Âge, toujours en vigueur, ne constitue-t-il pas en soi une source majeure des conflits violents et récurrents entre agriculteurs et éleveurs ? Deux secteurs pourtant interdépendants, aujourd’hui en rupture.
Aux origines du conflit
Les affrontements sanglants entre agriculteurs et éleveurs traduisent un déséquilibre profond et l’absence de volonté réelle dans la gestion des ressources naturelles. La pression démographique réduit les terres disponibles, entraînant l’empiètement des terres agricoles sur les pâturages. Cette situation est aggravée par :
l’absence de délimitation claire entre espaces agricoles et pâturages,
l’instabilité climatique,
l’archaïsme des pratiques agro-pastorales,
la fragilité des institutions étatiques,
l’impunité,
et les jeux de favoritisme qui minent la paix et la justice sociale.
Autant de causes qui alimentent ces conflits meurtriers.
Quelles solutions réalistes ?
Il ne suffit pas d’avoir de « beaux textes » si la volonté politique fait défaut. Voici des pistes de solutions concrètes, à engager avec détermination :
- Sensibilisation et gouvernance locale partagée
La mise en place de comités locaux associant chefs traditionnels, sages, représentants des agriculteurs et éleveurs est indispensable. Ce partenariat favorisera une gestion transparente et équitable des terres agricoles et des pâturages. Grâce à une délimitation claire des zones et à des systèmes de rotation agriculture-élevage, il est possible de valoriser les déchets animaux comme engrais naturel, augmentant ainsi la productivité agricole tout en apaisant les tensions.
- Promotion de l’agriculture intensive et de l’élevage moderne
Il est urgent de sortir des méthodes archaïques, peu productives et génératrices de tensions. L’État doit investir massivement dans la formation, le financement, et la structuration des agriculteurs et éleveurs en coopératives modernes.
Multiplier les rendements sur une même superficie et développer l’élevage semi-intensif permettent d’augmenter les revenus sans empiéter sur les terres voisines. L’État doit aussi instaurer des marchés attractifs pour garantir la commercialisation efficace des produits et sous-produits agro-pastoraux.
- Contrôle rigoureux des transhumants transfrontaliers
Les troupeaux venus de l’extérieur doivent être strictement encadrés par des comités de vigilance locaux, en appui à l’administration. Il est nécessaire de contraindre ces éleveurs à se sédentariser dans des zones désignées ou à respecter des conditions strictes de passage pour éviter les conflits.
- Adoption d’un code rural intégré et global
Plutôt qu’un code pastoral sectoriel, c’est un code rural global qui doit voir le jour, intégrant agriculture, élevage, pêche, chasse, forêts et espaces rituels. Ce cadre légal devra garantir des règles claires concernant la propriété, la divagation animale, la gestion des conflits fonciers et les coopératives, dans un esprit de complémentarité des activités rurales.
- Réaffirmation de l’autorité de l’État et justice impartiale
L’administration locale doit se rapprocher des populations, faire preuve de fermeté et sanctionner sans faiblesse les débordements : destruction de plantations, empiètements sur les pâturages, etc.
La justice doit garantir une réparation adéquate pour apaiser les tensions et restaurer la confiance.
Une question de courage politique
Le Tchad a-t-il le courage politique nécessaire pour affronter cette réalité et tourner définitivement la page des conflits fratricides entre agriculteurs et éleveurs ?
Agriculture et élevage doivent redevenir les piliers durables du développement de notre pays. Les solutions existent. Elles sont là. Il ne manque que la volonté politique.
Nous appelons les organes de presse et les journalistes, ce « 4e pouvoir », à traiter ce sujet en profondeur et de manière continue, afin de contribuer à une solution durable.
Me TIZI Joël
Engagé pour le développement intégral
