C’est une décision qui restera dans les annales. Le Libanais Georges Ibrahim Abdallah, considéré par certains comme le « plus vieux prisonnier au monde lié au conflit du Moyen-Orient », doit retrouver la liberté après quarante ans derrière les barreaux en France.
Le verdict est tombé ce vendredi 15 novembre. Le tribunal d’application des peines a accepté la onzième demande de libération conditionnelle de Georges Ibrahim Abdallah, a indiqué le parquet national antiterroriste (Pnat), qui a annoncé faire appel. « Par décision en date du jour, le tribunal d’application des peines a admis Georges Ibrahim Abdallah au bénéfice de la libération conditionnelle à compter du 6 décembre prochain, subordonnée à la condition de quitter le territoire national et de ne plus y paraître », précise le parquet antiterroriste.
Le militant communiste libanais, ancien instituteur, ardent défenseur de la cause palestinienne, était depuis quarante ans derrière les murs de la prison de Lannemezan, dans le sud-ouest de la France. Sous le numéro d’écrou 2388/A221, il était considéré comme le « prisonnier politique » le plus ancien d’Europe, incarcéré pour complicité d’assassinat, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1986.
Âgé de 33 ans le 24 octobre 1984, le militant chrétien libanais, ancien du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), entre dans un commissariat de la ville de Lyon pour demander à être protégé de ce qu’il pense être des agents du Mossad à ses trousses. En réalité, ce sont des agents français qui le filent, car il occupe à l’époque un appartement au nom d’un individu arrêté en Italie avec six kilos d’explosifs.
Malgré son passeport algérien, la Direction de la surveillance du territoire (DST) s’aperçoit qu’il est le cofondateur des Fractions armées révolutionnaires libanaises, groupuscule marxiste qui considère qu’il faut mener des actions armées à l’étranger contre Israël et les États-Unis. Les FARL revendiquent cinq attentats, dont quatre mortels, en 1981-1982 en France. C’est l’époque d’une nouvelle offensive israélienne au Liban.
Georges Abdallah est arrêté en 1984 pour détention d’armes et usage de faux papiers. En 1985, un Français est pris en otage à Tripoli, au Liban, par le groupe révolutionnaire. Un deal est alors mis en place avec entre Alger et Paris : la libération de Georges Abdallah contre celle du Français Gilles Sidney. Mais le marché ne verra jamais le jour et seul le ressortissant français sera libéré. Car des armes sont découvertes au domicile du militant libanais à Paris, ces mêmes armes qui ont tué deux diplomates en 1982 à Paris : l’Américain Charles Ray et l’Israélien Yacov Barsimantov, qui se révèleront être des agents de la CIA et du Mossad.
Il est alors condamné, en 1987, à la réclusion criminelle à perpétuité, avec une peine de sureté de quinze ans, après avoir été reconnu coupable de complicité d’assassinat à Paris. Le climat dans lequel se déroule le procès est particulièrement houleux : Paris est traversé par une vague d’attentats et de prise d’otages au Liban qui, on le saura plus tard, ne sont pas le fait des FARL mais de groupuscules pro-iraniens. Aussi, à partir de 1986, le jugement des crimes terroristes relève de la cour d’assises spécialement composée de magistrats professionnels et non des jurés issus de la société civile. Le procès du militant libanais sera le premier de cette cour spéciale.
Emprisonné depuis son arrestation en octobre 1984, Georges Ibrahim Abdallah était libérable depuis 1999, mais toutes ses demandes de libération conditionnelle avaient été retoquées, au motif qu’il n’a jamais émis de regrets vis-à-vis des crimes qu’il a toujours niés. Sauf une, en 2013, acceptée sous réserve qu’il fasse l’objet d’un arrêté d’expulsion. Mais le ministre de l’Intérieur d’alors, Manuel Valls, ne signe pas cet arrêté, rendant donc impossible sa libération alors que le Premier ministre libanais Najib Mikati, en visite à Paris, avait demandé en personne aux autorités françaises la libération de ce compatriote qu’il qualifiait de « prisonnier politique ». Nelson Mandela, l’un des prisonniers politiques les plus connus au monde, est resté derrière les barreaux 27 ans et 190 jours.
Aussi, un mois après le verdict, en mars 1987, le premier avocat de Georges Ibrahim Abdallah publiait un livre dans lequel il avouait être une taupe pour le renseignement français. Mais le procès n’a pourtant pas été révisé. Pour ses défenseurs, le militant libanais était un bouc émissaire victime de la raison d’État. Un prisonnier politique. Un terme utilisé par les soutiens de Georges Abdallah et qui est aujourd’hui encore utilisé par de nombreux avocats. « Mais il a disparu parce que dans la loi, on ne veut plus avoir de prisonniers politiques, expliquait en 2022 sur RFI Antoine Mégie, spécialiste de la justice anti-terroriste. Dans les années 1980, avec l’abrogation de la peine de mort, mais aussi cette fin des crimes politiques, on considère qu’en France plus personne n’est un prisonnier politique. Oui, d’un point de vue légal, il n’y a plus de prisonniers politiques en France, mais il est évident que la justice et son interaction avec le politique restent prédominantes dans le traitement de ce qu’on va appeler le terrorisme. Mais cette qualification de terroriste est, là aussi, extrêmement fluide. Cette affaire est devenue le symbole du prisonnier politique alors même qu’on cherchait à la dépolitiser. »
En 2021, la Cour européenne des droits de l’homme estimait que les peines de réclusion à vie, avec possibilité de libération conditionnelle seulement après quarante ans d’incarcération, étaient incompatibles avec la Convention européenne des droits de l’homme. D’autres s’interrogeaient : pourquoi Georges Abdallah est toujours en prison alors que l’assassin de l’ancien Premier ministre iranien Chapour Bakhtiar a été libéré moins de vingt ans après les faits, que les membres d’Action directe ou des Brigades rouges ou de l’ETA n’ont jamais croupi si longtemps en prison.
Chaque 26 octobre depuis quatorze ans, des milliers de sympathisants se retrouvaient devant les grilles de la prison de Lannemezan pour réclamer sa libération et de nombreuses pancartes étaient régulièrement brandies dans les manifestations contre la guerre en Palestine et au Liban, deux pays dans lesquels il est un symbole de résistance et de lutte pour l’émancipation des peuples.
Avec RFI

